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Scène 1

 

(Lorenzo entre sur scène par la porte du fond. Il paraît essoufflé.)

 

Lorenzo : Ouf ! Il n'est pas encore rentré du lycée. (Il regarde sa montre) Je suis sûrement arrivé juste à temps. Il n'y a aucune de ses affaires. (On frappe à la porte. Lorenzo essais de se reprendre avant de répondre.) Tu as oublié tes clés Nicolas! Tu peux entrer, c'est ouvert.

 

Le représentant (Entrant dans la pièce, d'un ton sur de lui) : Bonjour Monsieur, je suis représentant de la compagnie de décoration.

 

Lorenzo (Surpris mais modéré) : Bonjour ! Euh !... Excusez moi de cet accueil, je croyais que c'était mon fils. Que puis je faire pour vous ?

 

Le représentant : Je vous propose des tableaux pour embellir cette demeure qui est certes déjà très jolie.

 

Lorenzo : C'est gentil à vous mais j'en ai déjà acheté un et cela a suffit à embellir mon intérieur.

 

Le représentant : Puis-je me permettre d'insister en vous présentant un catalogue qui regroupe nos plus beaux tableaux. Où puis je me mettre ?

 

Lorenzo (S'énervant mais se maîtrisant) : Ce n'est pas la peine, je vous ai dit que cela ne m'intéresse pas.

 

Le représentant : Laissez moi vous démontrer le contraire (Il s'assoit sur le canapé.)

 

Lorenzo (Qui se résolu) : Bon ! puisque vous êtes installé, je vais me montrer permissif envers vous, mais je ne vous promets pas de résultat. (Il s'assoit)

 

Le représentant : Tenez ! Consultez ce catalogue et faites moi part de votre choix.

 

Lorenzo : Étant donné que je ne suis pas intéressé par un tel achat, le parcours sera vite fait. (Il commence à feuilleter sommairement).

 

Le représentant : Je suis certains que vous trouverez votre bonheur.

 

(Lorenzo feuillette toujours sommairement, s'arrête sur quelque page puis ferme le catalogue.)

 

Lorenzo : Je regrette ! Aucun détail de ces œuvres ne m'entraîne dans la passion de l'artiste.

 

Le représentant : Mais Monsieur ! Pourquoi cherchez vous les raisons du créateur. Laissez parler votre cœur par rapport à la beauté de ces œuvres.

 

Lorenzo : Je suis désolé Monsieur, mais nous n'avons visiblement pas la même conception de l'art. Un tableau doit me parler, me transmettre l'authenticité d'un message. J'attends d'une œuvre qu'elle m'apprenne les raisons de sa naissance en l'absence de l'artiste et du spécialiste. Or, je ne vibre d'aucune sensation dans ce que vous me présentez là.

 

Le représentant : Je ne peux comprendre votre façon de raisonner. Une œuvre est faite pour décorer, voilà tout.

 

Lorenzo (Se relevant) : La manière dont je perçois une œuvre est pourtant ainsi. Cependant, je vous invite à me laisser votre catalogue. Je le consulterai à tête reposée et vous recontacterai ultérieurement.

 

Le représentant (Suivant le mouvement) : Eh bien soit, je vous laisse ce catalogue.

 

Lorenzo ( D'un sourire ironique) :C'est ça ! Je ne manquerai pas à mon engagement.

 

Le représentant : C'est entendu ! (Il donne une poignée de main à Lorenzo, celui ci la lui rend) Eh bien Monsieur, persuadé que nous allons bientôt nous revoir, je vous avoue ma satisfaction de vous compter parmi nos nouveaux clients. (Il sort)

 

Lorenzo (Soulagé) : Enfin je m'en suis débarrassé. Bien évidement, j'ai menti quand à l'intention que je porterai à son catalogue. (Il lance le catalogue sur la table). Son impertinence efface sa crédibilité à la vente.

 

Nicolas (Entrant sur scène par la porte du fond) : Je vous en prie, entrez, puisque vous connaissez déjà la maison. (Le représentant réapparaît à la porte) Papa ! Ce monsieur m'a certifié que tu ne paraissais pas intéressé par l'achat d'un nouveau tableau. Imagine mon étonnement !

 

Lorenzo : C'est exact ! Je lui ai néanmoins indiqué que je reconsidérerais ma réponse à tête reposée.

 

Nicolas : Eh bien si tu le permets, j'aimerais consulter à mon tour le catalogue afin de voir si une œuvre m'intéresse.

 

Lorenzo : Eh bien soit, il est sur la table.

 

Nicolas (Constatant et surpris) : Quelle position désinvolte ! Si je ne te connaissais pas comme quelqu'un de rigoureux dans le rangement je jurerais que tu l'as lancé sur la table. Regarde toi même, il est à l'envers. Enfin, ceci n'est pas dramatique. (Il prend le catalogue et invite le représentant) Venez Cher Monsieur ! Nous serons mieux installés sur ce canapé.

 

Le représentant : Je vous suis. (Ils s'assoient)

 

Nicolas : Allons ! Voyons le choix que nous avons ! (Il feuillette le catalogue et s'arrête sur quelque pages.) Voyons voyons voyons... Ces tableaux me plaisent infiniment. Cependant, je ne peux vous les acheter tous, comprenez bien.

 

Le représentant : Naturellement ! Choisissez celui qui vous égayera au mieux.

 

Nicolas : Bien évidement ! (Il tourne quelque pages et déclare) Tenez ! Celle ci me paraît répondre à mon attente.

 

Lorenzo : Sache Nicolas que je veux bien mettre le prix de ton choix.

 

Nicolas : Merci papa de ta générosité, mais je piocherai dans mes économies.

 

Lorenzo : J'insiste ! Tu auras besoin de ton argent plus tard.

 

Nicolas : Merci, je vais alors suivre ton conseil. Je vais acquérir ce tableau ci.

 

Le représentant : Comme c'est formidable de voir un père et son fils s'entendre ainsi. Néanmoins, j'ai besoin de vos coordonnées, Monsieur, puisque c'est vous qui êtes l'acheteur. Vous aurez la possibilité de payer à réception du bien.

 

Lorenzo : Entendu ! Ces conditions de vente me conviennent.

 

(La scène s'éteint.)

 

****

Scène 2

 

(La scène se rallume, Lorenzo et Nicolas accompagnent le représentant vers la porte.)

 

Le représentant : Bien ! Merci beaucoup de votre commande. (Il fait une poignée de main à Nicolas puis à Lorenzo.) Vous recevrez le tableau en question dans quelque jours. Au revoir !

 

Nicolas (Souriant) : Au revoir !

 

Lorenzo : Au revoir ! (Le représentant sort. Lorenzo, d'un ton sérieux) Voilà fils ! Tu as réussi à te venger.

 

Nicolas : De quoi parles tu ? Quelle est encore cette haine que tu veux déclencher entre nous ?

 

Lorenzo : Je ne créer rien, je constate juste.

 

Nicolas : Précise ta pensée.

 

Lorenzo : Jusqu'à maintenant, tu ne t'intéressais nullement à cet art. Tu allais parfois même jusqu'à l'insulter. J'en veux pour témoin ce tableau que j'ai acquis il y a peu.

 

Nicolas : Mais c'était un noir.

 

Lorenzo : Nous y voilà, le mot est lâché.

 

Nicolas : Mais pourquoi alors as tu tenu à financer mon acquisition ?

 

Lorenzo : Puisque tu es mon fils avant tout et que je veux te prouver que même si nous ne sommes pas du même avis, je n'ai aucune rancune contre toi. Celle ci ne serait pas raisonnable !

 

Nicolas : Trouves tu vraiment qu'une telle vengeance est un acte raisonnable ?

 

Lorenzo : Et voilà ! Tes idées reprennent encore le dessus. Cher enfant ! Mon devoir n'est pas de te juger mais de t'éduquer en t'expliquant tes erreurs.

 

Nicolas : Tu ne me corriges pas, tu veux m'influencer mais cela ne marchera pas.

 

Lorenzo : L'influence du bon chemin n'est pas un péché puni par dieu.

 

Nicolas : Me parlerais tu à présent de religion toi qui as toujours détesté cela ?

 

Lorenzo : Non ! Je te dis que l'indifférence vis à vis d'autrui t'assure une tranquillité d'esprit.

 

Nicolas : Attention ! Tu m'ôtes ma liberté de penser. Prends garde à ce que tu t'apprêtes à me dire.

 

Lorenzo : Les paroles sont éphémères, seules les actes restent gravés dans l'histoire. Malheureusement, la tournure que tu veux prêter à celle-ci est de nature malsaine. Ton nationalisme ôte ta dignité d'homme dont la nature nous a tous doté : la réflexion.

 

Nicolas : Oh que je n'aime pas cela.

 

Lorenzo : Écoute moi, je n'ai pas fi...

 

Nicolas : Non, je ne t'écouterai pas car tes paroles ont une puanteur de morale que toi même tu ne sais pas respecter.

 

Lorenzo (choqué) : Que veux tu dire ?

 

Nicolas : Je te parle de la réflexion que tu viens d'évoquer. Une ombre comme toi ne peut savoir la signification de ce mot à moins de ne l'avoir omis volontairement.

 

Lorenzo : Qui te donne le droit de me juger ainsi ?

 

Nicolas : Je prend ce droit seul par rapport à ce que je vois. Si tu avais connu et appliqué la signification que tu prêtes à ce mot alors tu aurais anticipé ma réaction face à ton adultère. Et aujourd'hui que la plaie est soignée, tu me prive du droit de penser.

 

Lorenzo : Mais anticipes tu toi même les conséquences du vote auquel tu vas participer d'ici peu ? C'est vrai, j'ai fait des erreurs et je le regrette. Mais mes erreurs n'allaient pas perturber le fonctionnement de l'état. Je sais que l'air du chômage actuel donne envie de renvoyer les étrangers de notre pays, c'est naturel, la faim du ventre entraîne toute les cruautés, mais penses que les étrangers sont aussi des hommes.

 

Nicolas : Les conséquences du choix des personnes comme moi ne peuvent qu'arranger les affaires de la nation.

 

Lorenzo : Et comment ? Par une guerre ? Tu crois peut être que les étrangers vont se laisser expulser sans rien dire alors que la majorité d'entre eux ont une situation dans notre pays.

 

Nicolas : Mais ils ne sont pas chez eux.

 

Lorenzo : Et à cause de qui ?! Observe l'histoire et tu comprendras vraiment qui ils sont. Nous n'avons pas été gênés par leurs différences autrefois, en allant les chercher en Afrique pour générer le commerce triangulaire et pour fournir en homme nos armées pendant les guerres. Et ce pour défendre la nation dont tu fais partie. Toi qui as encore l'occasion d'étudier, réalise donc la monographie du passé de ton pays en ce qui les concernes. Et là, ta conscience verra qu'on leur doit au moins le respect. Et d'autres exemples se présentent aujourd'hui encore. Combien de nationalismes comme toi vénèrent un sportif noir lorsqu'il remporte une médaille au nom de votre nation ? Pourquoi votre fraternité ne dépasse t-elle pas les limites de ces compétitions ?

 

Nicolas : Mais au moins entre leurs frontières, ils vivront en paix.

 

Lorenzo : Mais ce pays que tu leur offres, ils ne le connaissent pas. C'était le pays de leurs ainés.

 

Nicolas (S'asseyant sur le canapé, les coudes sur les genoux, le menton entre les mains) : Mais la majorité ne veut plus les voir dans notre pays. Que veux tu faire contre cela ?

 

Lorenzo : Et toi, qu'est ce que tu penses ? Regarde ce qui se passe. Nous sommes tous citoyens du monde et pourtant les frontières créées par les hommes sont déjà signe de rejet. Un homme ne choisi pas où il naît, sa langue ni sa couleur. La nature décide pour lui. Se battre pour des raisons auxquelles nous ne pouvons apporter aucun changement reflète la stupidité humaine.

 

Nicolas (Se masquant le visage de ses mains) : Je ne sais plus quoi penser, je suis perdu.

 

Lorenzo (D'une voix plus douce) : Je te laisse méditer. Réfléchis, mais ne regarde pas la pensée du groupe auquel tu appartiens, mais celle qui est en toi. Tires en des conclusions et tu en repartiras d'un meilleur pied, j'en suis certain. (Il sort côté cour)

 

Nicolas : Comment dois je réagir face à ce peuple cosmopolite ? (Il relève la tête) Les élections approchent et je ne sais plus où j'en suis. Comment puis je accomplir pour la première fois ce devoir de citoyens ? (Il saisit le miroir qui est sur la table basse) Qui es tu vraiment toi que je n'aperçois qu'à travers un tel objet ? De quel façon dois je sanctionner ce vote ? (Il pose le miroir et se lève) Certes, je désire pourtant participer à ces élections sans pour autant me sentir coupable de leurs conséquences. Et si papa avait raison à propos de celles-ci ? Oh mon dieu, que se passera t-il alors entre les citoyens du monde. (La scène s'éteint)

 

****

Scène 3

 

(La porte du fond s'ouvre, Lorenzo entre avec du courrier à la main.)

 

Lorenzo : Ouf ! Nicolas n'est pas encore rentré. (Il ferme la porte) Je croyais pourtant m'être trop attardé avec Amandine, cette très chère et jolie jeune femme. Ce soir encore je ne risquerai pas de

 

manquer à ma parole. Bref, passons et revenons à la tranquillité de notre foyer. (Il regarde les enveloppes) Tiens, il y a du courrier pour Nicolas .

 

(La porte s'ouvre, Nicolas apparaît)

 

Nicolas : Bonsoir !

 

Lorenzo :Bonsoir cher enfant ! Je venais juste de constater que tu avais reçu du courrier.

 

Nicolas : Du courrier ? Comme c'est étonnant. je n'attends pourtant de nouvelles de personne.

 

Lorenzo : Ne sois pas aussi surpris ! Tiens ! (Il lui tend les lettres, Nicolas les prends.)

 

Nicolas : Merci !

 

Lorenzo : Ce sont sûrement les promesses de ces satanés hommes politiques. As tu oublié que les élections doivent se dérouler d'ici peu ?

 

Nicolas : Non bien sûr ! Mais j'ai connu une journée assez fatigante aujourd'hui, remplie d'interrogations surtout. (Il s'assoit sur le canapé et commence à décacheter les enveloppes).

 

Lorenzo : Est ce que tu penses les avoir réussies ?

 

Nicolas : Je suis un peu inquiet mais j'ai fait de mon mieux.

 

Lorenzo : Ne t'en fais pas, à chaque fois c'est pareil et tu t'en sors avec de bons résultats.

 

Nicolas (Dépliant son courrier ) : Être bon élève ne suffit pas, il faut savoir envisager le pire. (Il ramasse son courrier et se lève) Tu as raison, ce sont bien les programmes des différents candidats.

 

Lorenzo : C'était facile à deviner, j'ai reçu les mêmes. Je ne les ai pas encore ouvertes.

 

Nicolas : Ah !... Je vois

 

Lorenzo : Qu'y a t-il ? Pourquoi cet arrêt soudain dans l'élan de notre discussion ?

 

Nicolas : C'est là la différence entre toi et moi. Oui ! En ce qui me concerne, je vais aller voter. Mais toi, que vas tu faire ? (Lorenzo s'apprête à lui répondre mais Nicolas le coupe dans son élan.) Oh non, je ne veux pas le savoir, cela te regarde.

 

Lorenzo : Très bien ! Puisque tu respecte mon silence, je m'abstiendrai de me renseigner vis à vis de ton choix.

 

Nicolas : Je te remercie de cette politesse.

 

Lorenzo : Je m'efforce de t'offrir le reflet qui te plaît. Toutefois,en allant manifester ton devoir de citoyen, n'oublie pas que tu n'es pas seul dans ce système de la société.

 

Nicolas : Non papa ! Je t'arrête. Tu enfreins la règle de respect que nous venons d'établir. Je veux être seul dans l'isoloir et non avec tes conseils. Je te propose donc que nous passions à un autre sujet de conversation.

 

Lorenzo : Eh bien c'est d'accord ! De quoi veux tu que nous parlions ?

 

Nicolas : Et pourquoi ne parlerais tu pas de ta journée ? Comment s'est elle déroulée ?

 

Lorenzo : Bien ! Je te remercie. La vie d'un cabinet comptable, les multiples flux monétaires circulant, les écritures à passer, les documents à établir... Ce sont là les activités qui me plaisent. Au lieu d'appeler cela ma profession, je viendrai à appeler cela mon plaisir d'exister. Je te souhaite le choix d'un métier qui te plaise autant.

 

Nicolas : Je te remercie de ton conseil. Tu me parais si sincère que je vais le suivre.

 

Lorenzo : Enfin nous sommes dans le même train, tu m'en vois satisfait.

 

Nicolas : Cette satisfaction est réciproque, mais attention : Ceci ne veut nullement signifier que mon vote ce week-end sera le fruit de ton influence.

 

Lorenzo : Ne t'en fais pas, j'ai fini par accepter ta liberté de citoyen responsable. (Ils sortent côté cour)

 

****

Scène 4

 

( Lorenzo entre sur scène côté cour, mal réveillé, avec un bol à la main, habillé d'un pyjama et d'un peignoir, son journal sous le bras).

 

Lorenzo : Quelle belle journée sous ce soleil généreux. Espérons qu'elle ne se présentera pas dans l'histoire humaine comme le point culminant de la société à partir duquel tout s'effondrera. (Il s'assoit sur le canapé, pose le bol sur la table basse, et déploie son journal)

 

Nicolas (Entrant sur scène bien habillé côté jardin) : Bonjour papa !

 

Lorenzo (D'un ton railleur) : Bonjour Nicolas !Tu compte séduire une jolie fille ?

 

Nicolas (Un peu amusé) : Oh non papa ! Aujourd'hui je vais voter. Mais n'en disons pas plus car nous allons encore nous disputer. Je ne te reprocherai même pas de ne pas y aller. La meilleure façon de ne pas se frotter à une dispute est de garder le silence.

 

Lorenzo : Je suis d'accord avec toi? Veux tu néanmoins déjeuner avant l'inauguration du droit que tu viens d'acquérir ?

 

Nicolas : Non, excuse moi ! Mon réveil est encore récent et je souhaite garder ma propre personnalité au moins jusqu'à l'urne. A part toi et mon reflet dans le miroir de la salle de bain, je n'ai encore parlé à personne ce matin. Je vais donc écourter notre discution en partant l'esprit calme et non bouleversé. Le choix du bulletin sera donc le mien. Ne t'inquiète pas, je déjeunerai à mon retour.

 

Lorenzo : La justification de ta méthode me suffit amplement.

 

Nicolas : Je te remercie ! Ceci dit, bon appétit. (Il sort par la porte du fond.)

 

Lorenzo (Tournant la cuillère dans son bol) : Pourvu que le monde de demain tournera comme celui d'hier. (Il boit une gorgée) Cependant, je regrette nullement mon mensonge vis à vis de l'infidélité à sa mère. Je respecterai le silence afin de ne pas me frotter à une dispute. Je profiterai de son absence liée à ses études et ma solitude sera ainsi vaincue. (Il boit une nouvelle gorgée, puis son regard devient nostalgique) Mais jusqu'à l'existence de ce mensonge... (Il lève son regard vers le ciel) Oh femme que j'admirai tant, si le pardon existe là haut, envoyez nous un Gabriel pour nous annoncer un sauveur, nous nous en remettrons à lui. (Il se prend la tête entre les mains puis se lève

brusquement.) Oh douleur, oh désespoir ! Je suis encore une fois tiraillé entre mon auto-satisfaction

 

et celle de mon fils. Quel chemin dois je emprunter maintenant dans cette folie où je fais appel à dieu ? Ce dieu ! Je doute qu'il existe. Il faut vraiment se faire une raison, le livre de ma femme est définitivement scellé. Je dois respecter la règle établie avec mon fils, mais le problème reste le même et sans solution : ma solitude. Quel est le remède efficace à employer contre celle ci ? Peut être devrais je à présent me livrer entièrement à une âme féminine ? Mais ceci est une lourde décision pour moi comme elle. Acceptera t-elle de m'accompagner pour le restant de mes jours ? Et au cas où le oui serait prononcé, comment devrais je annoncer la nouvelle à mon fils ? Le silence ne pourra perdurer. Quelle réaction aura t-il ? Je tiens à mon fils plus que tout, mais le temps passe et il ne tardera pas à quitter le nid. Il en part déjà par ses opinions politiques. Il est de la génération qui va reprendre le flambeau. Je suis de ceux qui vont tomber dans le silence et attendre que le temps vienne les chercher pour aller dans l'absence. (Il s'assoit sur le canapé) Ce silence, je l'ai toujours pratiqué et je n'ai jamais pu exprimer ma réelle souffrance auprès de mon fils. (Il boit une gorgée, pose sa tasse et reste immobile.)

 

Nicolas (Entrant sur scène par la porte du fond) : Voilà ! J'ai accompli mon devoir de citoyen. (Il fait quelque pas vers le côté jardin puis s'arrête observant Lorenzo. D'un ton inquiet il interpelle Lorenzo) Papa ! Je suis rentré. Qu'y a t-il ? Quelque chose ne va pas ? Ton silence m'inquiète. (Lorenzo reste immobile, Nicolas persiste.) Papa ?!

 

Lorenzo : Oui fils ! Je t'entend, je t'entend. Mon silence n'a que trop duré.

 

Nicolas : Papa ! Qu'as tu ? Tu es bizarre. Je...

 

Lorenzo : Rien fils, rien !

 

Nicolas : Mais non ! Je vois bien que tu souffres. (Il s'assoit à côté de Lorenzo) Tu me semble perdu. (Lorenzo garde le silence) Serait ce la peur de me faire de la peine par ton abstention à ce vote ? (Lorenzo secoue la tête de droite à gauche, le regard vers le sol. Nicolas supplie Lorenzo de se reprendre.) Mais ne t'inquiète pas. Quoi que tu fasses, tu as le droit d'exister par tes opinions, tes désirs. Même si je ne suis pas d'accord en politique avec toi, tu resteras quand même mon père.

 

(Lorenzo reste silencieux un instant, pose ses coudes sur ses genoux et son front sur la paume de ses mains. Il respire profondément et déclare en se relevant brusquement.)

 

Lorenzo : Oui mon fils, tu as raison. Il faut que je me reprenne et que je marche dans le droit chemin. Mon silence de l'instant correspond à la recherche de bonnes bases.

 

Nicolas : Mais papa ? Tu vas bien ? Tu m'inquiètes.

 

Lorenzo : Et comment je vais bien ! Tu m'as dit la vérité. Ce n'est pas en restant silencieux que je serai heureux.

 

Nicolas : Papa, tu m'effraie.

 

Lorenzo ( Posant les mains sur les épaules de Nicolas) : Mais non mon fils, je suis pas fou, je réalise mes erreurs. En me manifestant à ce vote, je participe à la victoire de mon parti. (Il se dirige côté cour.)

 

Nicolas : Mais quel parti ? Tu as toujours détesté la politique.

 

Lorenzo : Le parti des droits de l'homme. Je vais m'habiller pour aller voter. (Il sort côté cour)

 

Nicolas (se relevant) : Mais... Ce changement est si soudain, si brusque.

 

****

Scène 5

 

(Lorenzo et Nicolas entrent sur scène par la porte du fond. Lorenzo s'assoit sur le canapé avec un regard désespéré.)

 

Nicolas (Inquiet) : Qu'y a t-il papa ? Tu n'as pas prononcé un mot depuis que nous avons entendus les résultats au café. Aujourd'hui tu étais pourtant joyeux de la résolution que tu as prise ce matin. Que s'est il passé ? Papa ? Répond moi !

 

Lorenzo (Après un instant de silence) : Mais ne vois tu pas ce qui se passe ? Le parti raciste a gagné les élections. Et maintenant, que vont il faire au pouvoir ? Le pire est à craindre, mon vote n'a servi à rien.

 

Nicolas : Tu demandes l'utopie et tu crains celle qui selon toi arrivera à cause de la majorité. Tu ne croyais tout de même pas, en allant te manifester, que cette majorité allait changer de camp comme ça°?

 

Lorenzo : Dois je comprendre que tu es de la majorité ?

 

Nicolas : Je n'ai pas dit ça.

 

Lorenzo : Avoue quand même que vous l'avez emporté de peu.

 

Nicolas : Les faits sont là ! La majorité a gagné démocratiquement, il faut l'accepter ainsi.

 

Lorenzo (Se relevant et se tournant vers Nicolas) : Mais tu ne vois pas que la justesse de cette victoire engendrera une guerre à peu près équitable quand à l'effectif des parties ?

 

Nicolas : Tu verras, ils négocieront !

 

Lorenzo : Mais non ! Il y a dans cela de l'hypocrisie ! Regarde ! Lorsqu'il faut faire des œuvres humanitaires, certains donnent pour paraître généreux. Mais ils rejettent les étrangers chez nous. C'est la preuves qu'il y a contradiction et c'est celle ci qui me fait peur.

 

Nicolas : Tu exagères ! Qui te donne le droit de les juger ainsi ?

 

Lorenzo : Mais qui leur donne le droit d'exclure et de fermer les frontières ainsi ? Nous aussi nous allons nous installer à l'étranger.

 

Nicolas : La décision a été prise en démocratie.

 

Lorenzo : Mais arrête avec tes termes techniques de groupes derrière lesquels tu te caches. Penses par toi même.

 

Nicolas : Et qui te prouvent que j'ai voté pour eux au lieu de suivre tes conseils ?

 

Lorenzo : Oserais tu m'affirmer le contraire ?

 

Nicolas : Je ne tomberai pas dans ton piège, j'ai promis le silence sur mon choix. Ne t'amuses pas à me soupçonner de quoi que ce soit.

 

Lorenzo : Me menacerais tu ?

 

Nicolas : Je n'ai pas à justifier mon choix devant toi.

 

Lorenzo : Tu as certes raison. Je pense sincèrement que nous nous sommes emporté pour des conséquences qui ne dépendent pas que de nous.

 

Nicolas : Mais attention ! Chacun de nous participe au bon fonctionnement de ce système. D'ailleurs heureusement, sinon ce serait une véritable anarchie encore plus désagréable. Au moins ce soir, je suis fier que tu ais participé aux règles du jeu de ce système.

 

Lorenzo : Merci Nicolas ! Savoir que tu es fier de moi nous rapproche un peu et apaise mon inquiétude.

 

Nicolas : Mais pourquoi l'apaise t-elle seulement ? Cela devrait complétement l'effacer.

 

Lorenzo : Je ne peut être certain des réactions des autres.

 

Nicolas : Alors je te propose de ne pas participer à leurs réactions si par malheur, la nature sauvage de l'homme reprend le dessus de ses capacités de vie en société. Ils finiront bien par se calmer.

 

Lorenzo : Oui ! Tu as probablement raison.

 

Nicolas (se relevant) : Mais pourquoi ce désarrois dans tes yeux ? Pourquoi t'attristes tu à chaque solution que je trouve pour te rassurer ?

 

Lorenzo : Oui! Tu as encore une fois raison et j'en ai honte devant toi (Il baisse les yeux)

 

Nicolas : Reprends le dessus, lève ton regard et sois fier d'être là. Allons ! Bouge toi. De mon côté tu m'excuseras mais j'ai école demain et je dois me reposer. Médite sur ce que je viens de te dire et tu en tireras le meilleur partis, j'en suis sur. (Il sort côté jardin)

 

Lorenzo (S'asseyant sur le canapé puis respectant un instant de silence) : Et voilà l'avenir menaçant qui commence à intervenir. Il se prend en main et essais de trouver des solutions. Si je ne réagis pas de façon fidèle et rigoureuse, je vais devoir m'habituer à cette solitude. Je regrette d'avoir courus les femmes sans avoir de sentiments. (Il se met les coudes sur les genoux et se met la tête entre les mains). Que des mots... Que des mots... Ce ne sont là que des mots... Je ne peux même pas m'en tenir à mes propres paroles. Comment faire ? ... Cette fois, le sérieux est de rigueur. Ma réflexion est bonne. Il faut parvenir à une relation durable. Malheureusement je devrai encore une dernière fois faire violence au désir de mon fils de respecter la mémoire de sa mère. Je sais que je ne commet pourtant pas de faute. Mais vu mon passif, je comprend néanmoins qu'il ne verra pas les choses sous cet angle. Comprendra t-il un jour les conséquences psychiques de la solitude ? Je ne le souhaite pas pour lui de passer par les mêmes sentiers que moi. (Il s'arrête un instant et avec effort lève doucement son regard) La voie sur laquelle je vais maintenant m'engager sera désormais restreinte à un amour durable et unique. Je dois conquérir la confiance de mon fils.

 

(La scène s'éteint)

 

****

Scène 6

 

(Nicolas est assis à la table : il écrit. Au bout d'un instant, Lorenzo entre sur scène par la porte du fond)

 

Lorenzo : Excuse moi, j'ai été retenu au bureau.

 

Nicolas : Ce n'est pas grave j'ai commencé mes leçons.

 

Lorenzo : J'admire ton sérieux et ta rigueur. Qu'étudies tu ?

 

Nicolas : La leçon d'histoire sur laquelle nous avons une interrogation demain. Au fait, à propos d'histoire... On dirais que tu t'es remis de la triste nouvelle de hier soir.

 

Lorenzo : La visage que j'affiche est un masque trompeur de mes émotions. J'ai cru ce matin avoir vaincu cette crainte avant de m'apercevoir qu'elle ne s'était qu'endormie.

 

Nicolas : Pourquoi un tel doute à propos de la disparition de ton effroi ?

 

Lorenzo : Sache que le nouveau président a réaffirme au média cet midi, sa détermination d'éradiquer toutes les cultures étrangères au sein de notre pays. Mon inquiétude s'est alors réveillée et m'a coupée l'appétit.

 

Nicolas : Et selon toi, pourquoi cet éradication serait une mauvaise idée ? Réfléchis ! En ôtant toutes les différences entre les hommes, c'est les mettre au même rang et on évite ainsi la guerre car nous répondrons toux à une seule et même culture.

 

Lorenzo : Tu ne vois donc pas le danger qui approche ! On ne peut effacer l'histoire de notre peuple comme celle d'un autre quel qu'il soit. C'est une valeur à respecter avant tout, cette valeur est la liberté de savoir, de croire et d'être. Regarde toi ! Tu es d'ailleurs en train d'apprendre ton histoire pour savoir d'où tu viens et pour te bâtir un avenir avec des bases solides.

 

Nicolas : Oh !... Ce me serait bien égale d'être dispensé d'apprendre mon histoire.

 

Lorenzo : Arrête de plaisanter Nicolas ! Imagine qu'on ne juge pas nécessaire de t'inculquer ce savoir. Ne serais tu pas curieux un jour de connaître l'histoire de tes aînés. (Nicolas reste silencieux, Lorenzo reprend) Vois ! Il y a eu de multiples bouleversements dans l'histoire. Ce sont ceux ci qui ont fait évoluer les droits de chacun.

 

Nicolas : Tu oublies le progrès.

 

Lorenzo : Non au contraire ! Je l'inclus à l'histoire. L'écriture est le passage du témoin. Nous sommes ainsi tous reliés. Peu importe que l'ont soit de l'antiquité ou des temps modernes. On se passe le savoir. L'inventeur d'une machine, d'une formule de calcul meurt. Son œuvre reste et sert à ceux qui poursuivre son œuvre. Une découverte, un évènement peut rester révolutionnaire pendant des années, des siècles jusqu'à ce que, un jour, le progrès permette de faire un mieux.

 

Nicolas : Mais tout cela est très complexe. Pourquoi ne pas tendre à la simplicité en dessinant un avenir commun qui sera ensuite un passé commun et ainsi de suite.

 

Lorenzo : Cette complexité est ce qui fait la richesse de la nature humaine au regard de l'homme qui naît. Cet enfant est alors engagé par ses aînés dans une croyance qu'il n'a pas choisi. Ensuite, il est libre. Libre d'y rester, libre de croire à d'autres cultures. Mais dans cette liberté, il faut accepter que les autres aient la même. Alors qui doit abandonner la culture à laquelle il a été habitué ? Je te demande de méditer sur cette pensée. N'oublie pas que ce dieu que tu vénères a volontairement différencié chacun des peuples par l'histoire de la tour de Babel.

 

Nicolas : On leur a quand même accordé le droit de s'installer dans notre pays et aujourd'hui, beaucoup de noir et d'étrangers ont les mêmes droits que nous. Ils n'ont pas à se plaindre.

 

Lorenzo : Beaucoup oui, mais pas tous ! Certains sont encore victimes de mesures discriminatoires. Oh bien sûr ! Il n'y a plus de différences qui tiennent lorsqu'on a besoin des <<nègres>> comme tu les appelles, pour défendre la patrie contre des ennemis envahisseurs blancs.

 

Nicolas : Leurs aînés ont été les cobayes de l'histoire. Aujourd'hui, c'est à cause des nègres qu'il y aura la guerre que tu envisages.

 

Lorenzo : C'est plutôt à cause du manque de tolérance de certains, ne penses tu pas ? (Nicolas reste à nouveau silencieux) Ceci dit, la fatigue me gagne cher enfant. Je m'en vais donc solliciter le repos. Néanmoins, je t'encourage à méditer sur la conversation que nous venons d'avoir. Je te souhaite une bonne nuit. (Il sort côté cour)

 

Nicolas (Il réfléchit un instant silencieux sur le canapé) : Peut être a t-il raison ! Cette année a peut être été désignée pour être un tournant, une nouvelle péripétie. L'arbre de l'humanité va t-il encore une fois être atteint d'un virus ?... Peut être !... Il est vrai aussi qu'avec ce système, bien que c'est le peuple qui élit les représentants de la nation, ce n'est pas lui qui fait les lois. Mais la majorité a choisi et l'histoire est écrite ainsi. De toute façon, si une guerre éclate comme le prédit papa, je n'aurais rien à me reprocher. Je n'ai pas voté pour le parti raciste. Dommage que papa ne puisse me faire entièrement confiance.... Je ne veux pourtant pas lui dévoiler mon vote, c'est de mon droit... Et l'inconscience du monde est elle vraiment celle qu'il dénonce ?... (Il prend le miroir, le repose et prend une pièce sur l'échiquier.) Objets qui assistez à nos pensées les plus secrètes, que pensez vous de celles ci ? (Il repose la pièce puis se frotte les yeux) N'oublions pas que la jeunesse dont je fais partie devra accueillir le monde tel qu'il se présentera. Notre devoir sera alors d'assurer le relais aux générations futures afin que leur avenir soit le meilleur possible... Ah !... Objets victimes de nos confessions les plus intimes, vous êtes fidèles à votre nom, et nous, nous sommes influencés par nos différentes pulsions. Moi mêmes, je doute de ma volonté de m'élever contre ces étrangers. Mon hostilité contre eux est devenue fébrile. J'ai changé de masque dans mes réflexions. Mon embarcation dérive et se perd dans les embouchures multiples de l'existence. Papa a raison : Vu l'histoire passée, j'ai changé volontairement la barre de mon vote. Mais malgré cela, une révolte viendra peut être... Une révolte où on risque d'être entraîné. Pourquoi?... La question reste posée. Peut être que l'homme le plus méchant se radoucit il lorsqu'il devient dépendant de tous, meurtri par le regret. Peut être ferait il n'importe quoi pour se racheter alors qu'il est conscient que le définitif est prononcé. La révolte blesserai alors cet homme malfaisant... Que m'arrive t-il ? Je vois flou dans ce système et mon interprétation renforce mon incompréhension. Le reflet que je me suis fait de la réalité n'est peut être pas le bon. Cette rivière me paraît bien tourmentée avant le voyage dans la mer de l'existence. Dans peu de temps, je vais pourtant devoir quitter ce domaine paternel afin de rencontrer la fleur de ma vie avec la laquelle je fonderai la richesse d'une famille. Je promet néanmoins de ne pas ressembler à mon père afin de ne pas m'apercevoir, au soir de mon existence que je suis passé à côté des meilleurs moments d'une vie solide et fiable. Et ce père ? A quoi est dû son retard ce soir ? Il est vrai que ce n'est pas la première fois, mais je doute, je pressens que c'est avec une femme qu'il était... Mais qui me permet de le juger ainsi ? Peut être est ce le fait de l'habitude. Mon inquiétude, mes soupçons ne sont peut être pas nécessaires. J'ai sûrement tort de le suspecter... Mais peut être qu'un jour il recommencera à se porter absent auprès de moi. (Il lève les yeux au ciel) Oh mère, pourquoi tant de mépris et de méfiance en moi ? Peut être est ce encore et toujours les conséquences de l'habitude... Peut être... Peut être... Rien que des peut êtres. On ne peut se permettre de construire et de prévoir un avenir avec une telle incertitude. (Il se lève) Oui ! Peut être a t-il raison ! Le repos est de bon conseil. (Il sort côté jardin)

 

(La scène s'éteint)

 

 

 

 

VERTU OU CORRUPTION

ACTE III

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